METROPOLE ET DESIR MIMETIQUE*1 - Le Blog du Foncier

METROPOLE ET DESIR MIMETIQUE*1

Eric VERRAX

Pour Eric Verrax, président du CECIM,  la crise du Covid a servi de révélateur à des mutations de fonds engagées à bas bruit avant la crise. A partir des tendances immobilières de la Métropole lyonnaise et de la prospective territoriale menée au CESER, il livre dans cette tribune une réflexion sur le champ des possibles urbains à la lumière de la théorie du désir mimétique. 


« Deux forces contraires s’opposent en l’homme : la sociabilité le pousse à rechercher ses semblables ; l’insociabilité le rend incapable de se plier à la règle commune (…) on peut comprendre cet antagonisme comme le moyen dont la nature se sert pour mener à bien le développement de ses dispositions »*2

Emmanuel KANT

Introduction : la Covid-19 comme dévoilement ?

Nous avons tous vécu le confinement, nous avons tous entendu parler du monde d’après, et nous ne voyons pas bien à quoi il pourrait ressembler.

Parmi ses caractéristiques les plus reprises néanmoins, ce serait un monde où l’on chercherait davantage de sens et où l’on serait moins le jouet de modes éphémères, où l’on se déplacerait moins, et moins vite, pour prendre le temps de vivre et d’accueillir ce que nous choisissons de privilégier, dont l’état de la planète et nos proches ; bref, desserrer l’étau de la modernité pour n’en retenir que le meilleur*3, se détourner des modes au profit de valeurs comme la frugalité, la famille, l’esprit, la nature, l’art pour construire nos vies sur des sables moins mouvants qu’un mouvement perpétuel accéléré où nous nous perdrions.

L’évolution des comportements immobiliers et la perception de la métropole comme forme d’organisation dynamique sinon dominante en ce début de XXIème siècle sont-elles annonciatrices de ce monde d’après ?

La Covid-19 marque à l’évidence un tournant : est-elle révélatrice d’une autre organisation ?  Démasque-t-elle quelque chose des évolutions à l’œuvre ? Le secteur immobilier, et plus globalement l’urbanisation pourraient-ils être le symptôme et le symbole de cette mutation ?

Tentons une réflexion se nourrissant à la fois des données immobilières du Centre d’études de la conjoncture immobilière (Cecim) et de l’approche foncière du Centre d’échanges et de ressources foncière (Cerf), mais aussi des travaux prospectifs du Conseil économique, social et environnemental (CESER) de la région Auvergne-Rhône-Alpes et de la théorie de la rivalité mimétique de René Girard*4, avec la métropole de Lyon comme référence*5.

L’hypothèse, au vu des données disponibles, est que le mouvement d’étouffement de la métropole était engagé mais invisible début 2020, et que la Covid-19 joue peut-être un rôle de révélateur de cette évolution en permettant de mieux évaluer les aménités réelles de la métropole, compte tenu notamment des risques sanitaires, des façons de les vivre et du télétravail.

La métropolisation et ses aménités

Depuis une vingtaine d’années le mouvement est très clair : à l’exode rural de la deuxième moitié du XXème siècle a succédé un mouvement de grande ampleur qui fait migrer les compétences, les richesses, le travail de la ville vers la métropole. Tous, nous voyons, nous vivons ce mouvement.

C’est dans la métropole que nous trouvons les bons emplois, les réseaux denses de transport en commun, les grands hôpitaux, les meilleures formations, les occasions de rencontres, de loisirs et de sorties culturelles. Le niveau de vie y est plus élevé qu’ailleurs, les magasins plus nombreux, les lieux de pouvoir économique et administratif s’y implantent.

Naturellement, autant d’aménités emporte quelques inconvénients : pour les villes alentour, délaissement et paupérisation ; pour la métropole, hausse des prix immobiliers, pollution, éloignement croissant des habitants de leur lieu d’emploi avec des temps de trajet importants ; mais aussi violences, insécurité, et, last but not least, sensibilité accrue au réchauffement climatique.

Au premier trimestre 2020 rien ne semblait arrêter ce mouvement qui porte pourtant en lui ce que l’on pourrait appeler un effet ciseau préoccupant, sinon sa propre contradiction : une forte réticence des habitants et des élus à autoriser et accepter des constructions nouvelles, induisant donc une hausse des prix et son cortège de crispations alors que c’est l’augmentation de l’offre qui seule permet une stabilisation des prix et un meilleur accès à la métropole dans une économie de marché où les lieux de résidence ne sont pas exclusivement décidés par l’autorité politique : « Mais comment peut-on imaginer produire plus de logements abordables si l’on continue par des actions désordonnées à réduire les terrains constructibles, à diminuer la densité, à réglementer chaque jour un peu plus, tout en acceptant comme un fait de société la concentration des populations et des investissements dans les périmètres métropolitains ? »*6.

Début 2020 comme jamais, nous avons assisté à cet effet ciseau que le Cecim a quantifié : toujours plus de constructions et de transactions de bureaux et commerces, et en même temps, poursuite du mouvement amorcé en 2016 de réduction sensible des autorisations de construire*7, l’année 2020 étant sans doute la plus basse depuis la crise de 2008 :


Tableau 1 : demande placée tertiaire, mises en vente et niveau de prix des logements – Métropole de Lyon 2010-2020

Lecture : alors qu’en dix ans la demande placée de bureaux a doublé, avec une accélération les dernières années, les mises en vente de logements collectifs régressent depuis 2016 et les prix ont augmenté de 27 %. En quatre ans, l’écart de production par rapport aux objectifs du SRADDET et du PLU-H dépasse les 10 000 logements. Naturellement 2020 fera les frais d’un PLU-H tout juste voté, des élections, du confinement et du retard numérique de la puissance publique.

En ce début 2020, le blocage était palpable sinon imminent. La réponse des candidats acquéreurs comme d’un nombre croissant de locataires semblait tenir en un mot :  l’éloignement, quitte à mettre en tension la Zéro artificialisation nette *8 (ZAN). En effet, construire moins dans la métropole conduit assez directement à construire à l’extérieur, de plus en plus loin, en utilisant les terrains disponibles ce qui met à mal les fonciers agricoles et environnementaux, sans compter les questions de trajets, d’infrastructures, de coûts de déplacement…

Tableau 2 : mises en vente et réservations de logements collectifs dans les territoires de l’aire urbaine de Lyon extérieurs à la métropole 2010-2020

Lecture : les mises en vente de logements collectifs ont plus que doublé en dix ans à l’extérieur de la métropole dans son aire urbaine (AUL), c’est-à-dire les intercommunalités limitrophes. Ce mouvement n’est pas remis en cause par la Covid-19 ; il est plus fort que traduit ici si l’on tient compte des logements individuels et naturellement des implantations hors de l’AUL stricto sensu (un ménage qui part à Saint-Chamond ou Mâcon n’est pas pris en compte).
Tableau 3 : Chiffres clés – L’indice des prix – Appartements anciens
Lecture : les prix des appartements anciens ont augmenté d’environ 68 % en dix ans sur Lyon, et d’environ 47 % dans le Rhône, soit bien en dessus des évolutions du logement neuf collectif (27%).

Après le confinement, une nouvelle donne 

En réalité, deux phénomènes plus ou moins liés apparaissent au même moment : la Covid-19 et des élections municipales largement gagnées par les Verts.

Ce que chacun a retenu du confinement, c’est que notre espace de vie restait notre horizon indépassable, bien plus que le lieu de travail, ce dernier pouvant largement se muer en télétravail pour environ 1/3 des actifs ; un renversement de valeur s’est alors opéré, que la philosophe Julia de Funès traduit ainsi : le télétravailleur met à distance son activité professionnelle qui devient une occupation parmi d’autres. Il faut se souvenir que dès avant la crise, le travail ne représentait pas dix pour cent du temps d’une vie, tout compris. Si l’on réduit ne serait-ce que de la moitié le temps passé dans l’entreprise et les transports, on comprend qu’avec un ratio de cinq pour cent environ, il devient plus difficile d’expliquer le besoin de vivre au cœur de la métropole en raison du travail*9… De plus, le numérique qui va bouleverser bien plus nos vies demain qu’aujourd’hui a pris deux tours d’avance*10 ; et plus ou moins confusément, en portant les Verts à la tête des métropoles, entre le développement et le bien-être, les citoyens ont choisi ce dernier, le confort du logement plutôt que la productivité au travail.

La priorité dans un monde où l’on ne peut plus se rassembler, baguenauder en ville ou circuler librement ce ne sont plus les aménités de la ville mais le confort du logement. Cependant, si l’on a vu les transactions sur les biens offrant terrasses et jardins augmenter significativement, il est trop tôt pour évoquer une désaffection des métropoles et un exode urbain.

Ainsi des doutes sur nombre d’aménités de la métropole se dévoilent : au temps du numérique, les objets peuvent être achetés presque partout, et depuis partout ; avec la réduction du temps de travail à tous niveaux (dans la journée, la semaine, l’année, la vie), l’obligation de résidence se fait plus lâche ; l’enseignement supérieur et la recherche sont fortement impactés par le distanciel ; l’emploi est moins dépendant que jamais de la présence sur le lieu de travail.

Des problématiques nouvelles naissent : la Covid-19 rend plus complexe le maintien de surfaces commerciales agréables lorsqu’il faut rentrer seulement à deux au même moment et masqués, où il ne faut pas toucher les objets ; elle conduit à une montée en puissance des téléconsultations médicales par exemple, autorisant les patients et les praticiens à vivre dans un rayon plus éloigné de la centralité ; l’enseignement à distance, les fameux MOOCS que l’on croyait passés de mode, reprennent force et vigueur ; les déplacements dans le pays et surtout à l’extérieur sont devenus problématiques et se réduiront durablement : à quoi bon vivre près d’un hub aérien que l’on ne peut utiliser ? les exemples pullulent d’autant plus qu’une deuxième vague est là et que nous allons devoir apprendre à vivre durablement avec ce virus…ou d’autres.  

Inversement, la vie « à la campagne » semble porteuse à la fois des aménités que nous lui connaissions traditionnellement et de bien d’autres, réelles ou supposées : moindre pollution – aussi bien sonore et aérienne que visuelle -, moindre insécurité, existence naturelle des circuits courts alimentaires par exemple, solidarités locales… Les villages et bourgs sont aussi moins classés en zone rouge dans les décisions préfectorales relatives au masque ou aux rassemblements*11 : hier on allait à la ville pour trouver un bon restaurant, ce sera peut-être demain l’apanage des territoires ruraux de conserver ces lieux de convivialité.

Et naturellement, s’agissant de l’immobilier, les acquéreurs ont accès hors de la métropole à des prix bien plus bas pour des espaces bien plus grands et, presque automatiquement, des espaces extérieurs.

Le chômage aussi a connu une évolution spectaculaire, effaçant d’un coup les effets de plus de dix ans de croissance économique, entretenus d’ailleurs largement à crédit ; les entreprises en grande difficulté n’ont pas pu conserver un pourcentage non négligeable de sureffectifs appelés à rejoindre les rangs des chômeurs, mouvement qui s’amplifiera quand les aides d’Etat auront cessé.

Ce mouvement va se poursuivre : tel qu’il est utilisé*12, le numérique détruit naturellement plus d’emplois qu’il n’en crée, et le nombre de chômeurs de longue durée ayant perdu tout lien avec le monde du travail ne pourra que s’accroître. Or le rattachement de ces chômeurs avec le territoire métropolitain va s’en trouver relâché, alors même que des ressources amoindries peuvent favoriser la recherche d’une vie plus simple et moins coûteuse.

L’économie circulaire, la croissance en berne, les limites de la planète interrogent aussi notre mode de consommation : limiter les occasions de consommer le superflu peut devenir une façon de mieux gérer un budget qui n’augmente plus… et milite en faveur d’un éloignement du centre de consommation et d’insatisfaction chronique que peut constituer ou représenter la métropole.

Est-ce alors le signe d’un possible retournement ?

L’avenir sera-t-il numérique ou mimétique ?

Ces phénomènes graves sont aujourd’hui conjoncturels ; ouvrent-ils la voie à des réorganisations structurelles ?

L’hypothèse présentée ici est que depuis déjà un certain temps, les aménités réelles de la métropole étaient survalorisées en raison d’une dynamique rivalitaire.

Nous utilisons ici les travaux de René Girard, qui a théorisé dès 1961 le fonctionnement du désir mimétique : en dernière analyse, ce que je désire est surtout ce que l’autre désire, ou ce que je crois qu’il désire. Pour Girard, je ne suis pas le maître de mes désirs, ils me sont dictés par ceux de l’autre. C’est dans le rapport amoureux que c’est le plus flagrant*13, mais la matrice est générale. La traduction ici serait que, pour une part non négligeable, une partie des habitants des métropoles y réside ou veut y venir parce que « les autres » y sont déjà, ou veulent y venir, ce qui traduit leur désir et fait naitre le nôtre.

On peut lier à cette approche les analyses de Duesenberry sur l’imitation par les classes les moins aisées des classes favorisées : c’est suggérer que si tant de gens veulent vivre dans la métropole, c’est moins pour ce qu’elle apporte concrètement que par l’effet de valorisation retiré du choix d’un lieu de vie déjà choisi par nombre de leurs concitoyens, notamment par les plus célèbres, influents ou riches d’entre eux*14.

En poussant un peu plus loin l’analyse, c’est aussi l’assurance de se trouver là où ça se passe, de ne pas être mis de côté voire relégué : d’être reconnu collectivement. Le désir collectif symbolisé par la métropole tient lieu de reconnaissance pour ses habitants, un peu comme une adresse prestigieuse ou un employeur renommé satisfont les locataires ou employés au-delà de l’appartement ou de l’emploi occupé stricto sensu. On voit bien la proximité de cette thématique avec celle des Gilets Jaunes, désireux notamment de reconnaissance, que la métropole dispense « naturellement » puisqu’elle est le lieu de toutes les envies*15 et qui manque par principe quand on se sent relégué.

Sauf que comme on l’a vu, nombre d’aménités disparaissent ou s’atténuent ; des risques surviennent ou sont craints : migrations de masse, violences, pollutions, chaleurs extrêmes… Et depuis quelques mois, la certitude que le risque létal – celui de la Covid – est par nature aussi beaucoup plus présent dans les centres névralgiques de l’activité humaine*16, où les concentrations les plus importantes augmentées par une vitesse de circulation considérable démultiplient les risques – et les angoisses.

Cette angoisse et ce risque sont-ils de nature à oblitérer la puissance du désir mimétique qui est pour partie à l’origine de ces concentrations ? Le combat pour la centralité peut-il être relégué au second plan quand le risque vital devient préoccupant, angoissant ? Le mouvement de regroupement est inscrit dans nos gènes par besoin de réunir nos forces, mais si ce regroupement conduit à une létalité accrue, son sens n’en est-il pas modifié ?

Bien sûr nul ne détient la réponse, mais on observe qu’une possibilité nouvelle s’ouvre ; et ce d’autant plus que l’effet de ciseau rappelé au début de cet article n’offrait pas de sortie honorable aux mouvements en place.

Par ailleurs, la volonté politique des nouveaux élus semble sonner la fin d’un développement automatique de la métropole pour au contraire jouer avec son hinterland, de Mâcon à Saint-Chamond. On notera que c’était aussi la position de l’ancienne équipe : « Le modèle de développement soutenu par la ville de Lyon et la métropole n’est pas celui d’un territoire qui concentrerait toujours plus et indéfiniment d’activités, d’emplois et d’habitants, au détriment du territoire. », affirmait en septembre 2019 Michel Le Faou, alors en charge de l’urbanisme métropolitain.

Dans sa fameuse étude sur les villes moyennes, la section prospective du Ceser Auvergne-Rhône-Alpes avait bien décrit cette possibilité d’évolution de la métropole, seule porteuse d’un développement durable. C’est son scénario 4, « Les villes moyennes, éléments pivots d’une stratégie renouvelée d’aménagement du territoire et de la cohésion sociale :

(…) A l’organisation hiérarchisée spatialement et socialement depuis un hyper-centre jusqu’à des couronnes éloignées, une « organisation polycentrique » a pu se mettre en place. L’implantation dans les villes moyennes de « fonctions supérieures » de certaines filières a sorti ces villes de leur situation de ville-dortoir, réduisant considérablement les temps passés dans les fastidieux déplacements domicile-travail pour les activités choisies (…) »*17.

On serait alors tenté d’apporter du crédit aux projections des architectes ou urbanistes de type « Ecopolis » où des villes de 35 000 à 40 000 habitants font vivre harmonieusement travailleurs et chômeurs, femmes et hommes, jeunes et vieux, avec aussi bien des gymnases que des fermes urbaines habilement distribuées*18… Aujourd’hui, on l’appelle aussi la ville du quart d’heure*19, qui peut exister comme ville moyenne ou comme quartier de métropole.

Certes, la métropole a été et reste un signe de modernité, c’est-à-dire à la fois de désir et de réponse adaptée aux environnements récents. Certes il ne faut pas exagérer la portée de certains chiffres : les 27 % de hausse des prix par exemple du logement collectif neuf dans la métropole de Lyon en dix ans sont « couverts » par l’inflation et la hausse du pouvoir d’achat, sans même compter l’enrichissement patrimonial général sur la période qui a concerné environ les deux tiers des français*20. Mais peut-être que les modifications du monde du travail, les nouveaux usages du numérique, des valeurs moins ou différemment consuméristes peuvent favoriser une nouvelle modernité, moins concentrée*21.

Du reste, les résultats électoraux et les succès des Verts permettent de constater le divorce des résidents avec les promesses de la métropole qui se caractérise par « une intensification de la stimulation nerveuse qui résulte du changement ininterrompu de stimuli internes et externes » générés par l’environnement urbain. Le citadin est ainsi soumis à de multiples chocs dont il cherche à se protéger mais qui modifient en profondeur son psychisme et son appareil sensitif*22.

Pour autant, les risques de cette sortie de la congestion à laquelle on commençait d’assister sont nombreux : d’abord, l’économie des territoires reste en concurrence avec les autres métropoles. Il ne suffira pas de préférer un modèle moins concentré, il faudra qu’il soit aussi efficace que la leur, que les acteurs économiques y trouvent leur compte*23 ; il faudra aussi que les transports suivent, pour ne pas reproduire dans l’accès à la métropole ce que l’on veut éviter à l’intérieur ; et il faudra aussi que la promotion immobilière, qui propose des logements peu consommateurs de foncier et économes en énergie, ne soit pas supplantée par des constructions faisant du mitage leur miel. Bien au contraire, l’utilisation des friches notamment commerciales et industrielles*24, la rénovation des logements anciens et la présence de tènements urbains disponibles devraient permettre, dans des proportions encore difficiles à estimer, d’éviter cet écueil : c’est ici la rencontre du temps long et des approches fines que le CERF fait progresser dans la région AURA depuis dix ans.

La parole politique peut y aider, mais pour ne pas rester incantation, pour distinguer ces nouvelles centralités d’un simple élargissement de la métropole, elle gagnerait à être étayée par des mesures comme l’effectivité de relocalisations industrielles ou la remise en place de dispositifs abandonnés récemment comme le Pinel en B2 ou en C et le PTZ dans ces mêmes zones : au-delà des effets financiers évidents pour les acquéreurs, le fléchage de l’attention publique vers ces 80 villes récemment délaissées, de Mâcon à Montbéliard en passant par Montluçon ou Besançon constituerait l’amorce d’une reconnaissance dans leur rôle futur : le fléchage fiscal dit quelque chose du désir collectif.

N’oublions pas que le succès de cette nouvelle donne repose sur une asymétrie d’efforts : il est aisé de perdre de l’attractivité, car il suffit que quelques-uns se détournent pour enclencher un mouvement ; il est malaisé de la créer, car le nouveau récit exige des étayages conséquents face à l’incrédulité générale.

Conclusion : une ruse de la raison immobilière ?

Nous avons essayé de comprendre, à partir de l’évolution des chiffres immobiliers de l’aire urbaine de Lyon, si une forme urbaine et des marchés immobiliers différents se profilaient à bas bruit en utilisant la théorie du désir mimétique de René Girard.

Synthétiquement, le besoin de regroupement de l’homme dans des formes urbaines toujours plus vastes, puissantes, élaborées n’a pas connu de frein depuis des décennies, singulièrement depuis vingt ans. Mais des signes étaient apparus -PLU plus restrictifs, élection de majorités écologistes, hausse des recours contre les autorisations de construire – d’une difficulté à poursuivre le processus sans l’enrayer.

La hausse des prix, le réchauffement climatique et le pôle attractif pour des migrations de masse que constituent les métropoles sont des éléments qui pesaient peu à l’heure des choix d’implantation. Les aménités de la métropole, réelles, étaient doublées de la force d’un désir mimétique synonyme de pulsion de vie : pour être vivant il faut être avec les autres, seuls à même de me reconnaître : leur désir de regroupement certifie ma propre existence si je suis l’un d’entre eux. Mais la Covid-19 a bousculé bien des réalités et des perceptions.

Demain, être nombreux sur le même territoire ne signifiera peut-être plus être ensemble si l’on ne peut plus sortir librement ; et les emplois, du reste moins nombreux globalement seront, via le télétravail, plus détachés qu’hier des centralités majeures que constituent les métropoles. L’autre devient une menace à cause du virus au moment où les revenus de transfert prennent la place des rapports de travail et d’échange. Ce qui était traduction de la pulsion de vie peut signer mon arrêt de mort. Le repli peut alors apparaître comme une solution aux problèmes posés par l’environnement, et la ville moyenne comme sa traduction.

Un bon exemple de l’efficience de cette réponse peut être trouvé dans la question de la ZAN : le dépeuplement de nombre de villes moyennes ou villages à l’écart des métropoles laisse à penser que leur capacité de densification sans toucher au foncier agricole ou environnemental est parfois supérieure à leur population actuelle…Plus globalement, la question de la meilleure forme urbaine à l’heure de l’anthropocène se pose avec acuité : des mégalopoles avec la puissance financière et les capacités cognitives qui les caractérisent ? ou bien des villes-bourgs moins mobiles, moins denses et plus frugales ?

La Covid-19 aurait alors agi comme facteur réel de décentrage, résolvant au passage la problématique des hypercentres, de leur densité et de leur prix. Elle aurait dévoilé que le besoin de regroupement pouvait se faire différemment, peut-être plus harmonieusement.

Mais par une sorte de ruse de la raison dont l’histoire a le secret, c’est par des actes libres et volontaires que les citoyens changeraient leur lieu de résidence et mode de travail : ni sur injonction politique totalitaire, ni par exclusion à raison des prix, mais pour protéger leur santé, jouir de leurs proches et de leur cocon, vivre conformément à leurs valeurs.

Ainsi peut se lire cette tension entre le plus grand regroupement possible et la forme la plus frugale envisageable : comme un processus de civilisation induit par de nouveaux problèmes de coexistence sociale décuplés par des événements dramatiques répondant à des polarités anthropologiques irréductibles.

Appréhender et restituer ces mouvements selon des critères très concrets à extraire de la production des promoteurs fait l’objet d’une réflexion en cours entre le CERF, le CECIM et l’Ecole Urbaine de Lyon : comment nos territoires urbains et les secteurs de la promotion immobilière se profilent-ils à l’heure de l’anthropocène, magistralement décrite en septembre 2019 par Michel Lussault aux 50 ans du Cecim ?

Eric VERRAX, Président du CECIM et Vice-président du CERF


*1 : L’hypothèse développée ici n’engage naturellement que son auteur et aucune des institutions citées.

*2 : KANT, Emmanuel. Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique. Bordas, 1988 (1784). Naturellement 2020 fera les frais d’un PLU-H tout juste voté, des élections, du confinement et du retard numérique de la puissance publique.

*3 : En ce sens, un ouvrage précurseur : BELLAMY, François-Xavier. Demeure. Grasset, 2018. Et dans la Lettre du Cerf de mars 2013, notre article : « Préparer l’avenir ou accompagner le présent : de quoi les bêtises de Cambrai, les quenelles de Nantua et le cassoulet de Castelnaudary sont-ils le nom ? » ; réponse : « De la liberté que nous avons d’organiser un développement plus harmonieux de notre territoire. »

*4 : Dont l’approche la plus pédagogique reste : GIRARD, René. Quand ces choses commenceront, entretiens avec Michel Treguer. Arléa, 1994.

*5 : Les autres métropoles observées par le Cecim ne permettent pas vraiment de conclure à un mouvement uniforme en faveur de l’hypothèse présentée ici : mais les métropoles observées sont toutes moins peuplées, avec un marché de bureaux nettement mois dynamique (Lille, Strasbourg, Grenoble, Dijon, Besançon, Metz…)

*6 : Sur l’impasse de ces mouvements de prix et l’éloignement que cela représente notamment pour les classes populaires, voir : Build Europe. Logement abordable : les réflexions de Build Europe avaient anticipé l’épidémie. Juin 2020. Build Europe est le nouveau nom de l’ancienne Union européenne des promoteurs-constructeurs (UEPC), représentant plus de 30000 professionnels via leur affiliation aux fédérations de 10 Etats de l’Union Européenne ; elle est présidée par Marc Pigeon depuis 2018. 

*7 : L’année 2020 est estimée ci-dessous avec un rattrapage des autorisations et réservations ; ainsi, janvier-août= septembre-décembre)

*8 : L’objectif de ZAN paraît plus aisé à respecter dans des villes denses pouvant accueillir des constructions à étages que sur les territoires éloignés où les acquéreurs imaginent mal ne pas disposer de jardins attachés à leur maison de plain-pied ou sur un étage, sans compter les voiries et adductions nécessaires et qui empiètent presque nécessairement sur les zones agricoles ou environnementales, comme le montrent les travaux du CERF.

*9 : Un sondage LinkedIn de septembre 2020 sur plus de 15000 utilisateurs donne le chiffre de 68 % de volontaires pour « déménager sans hésiter » en cas de mise en place du télétravail dans leur entreprise.

*10 : Dans son rapport « Nouvelles formes d’emploi, nouvelles formes de travail : prendre l’initiative » de décembre 2017 – il y a moins de trois ans ! – le CESER notait que d’après une étude quantitative auprès des intérimaires du groupe ADECCO et qualitative avec une quinzaine d’entreprises et une trentaine d’experts, le constat s’imposait que « les nouveaux modes de travail, qu’il s’agisse du co-working, du travail via les plateformes ou le télétravail sont très peu connus. (…) L’intérêt pour ces nouvelles formes de travail répond à des attentes en termes de liberté et de sens du travail. » On mesure le chemin parcouru en quelques mois…

*11 : Voir entre mille : « Coronavirus : Le gouvernement constate une « dégradation » de la situation à Paris et dans cinq grandes villes et envisage de nouvelles restrictions. » Le Monde daté 2/10/2020. On ne parle pas de villes moyennes …

*12 : Nous étions habitués depuis des décennies à consommer des biens et des services. Les consommations numériques relèvent d’une sphère autonome qui ne mobilisant ni les uns, ni les autres, ne peut favoriser les créations d’emplois : c’est l’économie du coût marginal nul. Devenus moins nombreux, les travailleurs comptent aussi moins dans un processus de production largement automatisé et numérisé ; leur capacité à créer des rapports de force favorables pour capter la valeur ajoutée diminuent ; le vote considéré trop inefficace, c’est dans la rue que se forment les « discussions » musclées pour obtenir moins une meilleure reconnaissance du travail qu’un partage différent de la richesse produite. Pour une description du mécanisme des solutions, mariant numérique, services et biens : DEBONNEUIL, Michèle. La révolution quaternaire. Editions de l’observatoire, 2018.

*13 : Stendhal (Le Rouge et le Noir) ou Dostoïevski (L’éternel mari) sont parmi les auteurs et ouvrages les plus emblématiques de cette approche.

*14 : Ces comportements de désir mimétique et organisés selon les classes sociales, leurs revenus, leurs patrimoines, leur niveau d’étude est bien connu par les chercheurs sur l’attribution des prénoms. Les prénoms sont d’abord choisis par les innovants-précurseurs qui se recrutent dans les CSP les plus favorisées et se retrouvent en bas de l’échelle quelques décennies plus tard. Voir par exemple : COULMONT, Baptiste. Sociologie des prénoms. La Découverte, 2014. L’auteur pointe aussi un phénomène qui n’était jamais apparu en France : une sorte de césure récente entre les prénoms des familles « à particule » et le reste de la Nation. L’entre-soi remplacerait l’imitation. En termes urbanistiques, cela se traduirait par l’émergence de « métropolitains » par transmission patrimoniale et culturelle, moins imités par le tout-venant du fait de difficultés patrimoniales et culturelles. La métropole perdrait alors – une partie de – son pouvoir d’attraction dans les représentations et dans la réalité.

*15 : Si cette vision est pertinente, le confinement ayant conduit nombre d’urbains à reconsidérer leur regard sur les extérieurs, les participants à ce mouvement se sentant davantage reconnus et moins relégués seront de moins en moins nombreux.

*16 : Voir par exemple la carte de France diffusée par le ministère de la Santé le 23 septembre 2020. Et à l’inverse, le titre du Parisien du 3 octobre 2020 : « Ailleurs, dans de plus petites villes, la situation est encore différente. On vous emmène à Chartres, où, loin du stress des grandes métropoles et de leur cohorte d’interdits, une partie des Français vit la crise sanitaire avec détachement ».

*17 : L’étude du CESER a été reprise sous le titre : Pourra-t-on encore construire à l’horizon 2050 dans les villes moyennes ? Un essai de prospective territoriale, par Jean-Pierre CLAVERANNE, Laurent de Pessemier et Eric Verrax dans le livre anniversaire : Cecim, 50 ans, et après ? 17 études coordonnées par Eric Verrax. Edité par Cecimobs, Lyon, 2019.

*18 : On reconnaît là une actualisation du projet fameux de la « Cité industrielle » de Tony Garnier, que l’on peut dater de 1901 et qui constitue l’acte fondateur quoique méconnu de l’architecture urbaniste et progressiste du XXème siècle – malgré ses ambitions et sa méthodologie aujourd’hui souvent anachroniques. Voir la très belle réédition : GARNIER, Tony. Une cité industrielle : Etude pour la construction des villes, avec deux études de François Chaslin et Thierry Paquot. Lyon, Editions Deux-cent-cinq, 2019 (1917-1918).

*19 : Où les activités du quotidien peuvent se faire à pied en moins d’un quart d’heure.

*20 : Mécaniquement la hausse des prix enrichit les détenteurs d’un patrimoine immobilier, comme celle des actions celui des actionnaires ; il faudrait cependant soustraire l’accroissement de l’endettement de la Nation.

*21 : Dans sa contribution à l’ouvrage du Cecim cité ici, Philippe Guérand notait que le besoin d’exister de l’homme passait par une communauté de destin intiment liée aux autres et un besoin de reconnaissance impossible sans l’autre : « que nous le voulions ou non, statistiquement proportionnel à la quantité de population dans un même lieu. » C’est bien la persistance de cet archaïsme qu’interroge la Covid-19.

*22 : FUZESSERY, Stéphane et SIMAY, Philippe (dir). Le choc des métropoles, Simmel, Kracauer, Benjamin. Editions de l’éclat, Paris-Tel Aviv, 2008.

*23 : En tout cas tant que la décroissance ne devient pas l’objectif réel ou explicite des politiques publiques.

*24 : Les surcoûts pourraient du reste faire l’objet d’une prise en compte par des financements publics ainsi que le suggère l’étude de Build Europe sur le Logement abordable. Mais en-deçà la question de l’ingénierie et même de l’acculturation collective doit progresser, chez les opérateurs comme dans les collectivités, pour détecter, saisir, optimiser ces problématiques de friches : c’est le cœur de métier du CERF.